« Alien »… et si vous alliez au cinéma ce soir ?

Les producteurs américains sont des maniaques : ils ne peuvent voir un trou sans essayer de le combler. D’où l’invention des prequels et sequels — occuper l’espace d’avant ou l’espace d’après. À ceci près que tout nouvel opus dans une série crée un espace nouveau, de part et d’autre. And so on.

Prenez la saga d’Alien. Quatre films bien groupés, de 1979 à 1997, réunis par un beau trait d’union qui s’appelait Sigourney Weaver. Le premier opus, sans doute le plus horrifique, avait été réalisé par Ridley Scott. Avaient suivi James Cameron (Aliens, le retour — un western de l’espace), David Fincher (Alien 3, où Sigourney / Ripley mourait dans un haut-fourneau) et Jean-Pierre Jeunet, avec Alien, la Résurrection, où elle revenait à la vie, porteuse en elle d’une autre vie.

Puis en 2012, le frère cadet de Scott, Tony, se suicide. Il était lui-même réalisateur de films fort estimables (Spy Game, l’un des plus beaux films sur l’impossible passage de témoin entre générations, où Robert Redford expliquait à Brad Pitt qu’il ne serait jamais qu’un second couteau — ou True Romance, où Denis Hopper expliquait à Christopher Walken que les Siciliens étaient « tous des nègres » — ce qui contristait fort son interlocuteur). Je vous expliquerai un jour ma théorie générale du lien entre création et travail de deuil : bref, Ridley Scott reprend en 2012 la franchise Alien et lance Prometheus, un prequel de la série, où sur une planète perdue, quelques centaines d’années avant l’Alien originel, l’humanité part chercher des réponses qu’elle ne trouvera pas. Mais des xénomorphes affamés, en revanche, il y en aura à foison.

Xéno, cruel xéno… On savait depuis Alien 4 que la Créature, qui n’avait pas au départ une forme bien sympathique, était susceptible de muter, à force d’être hébergée dans des poitrines humaines dont elle pompe quelque peu l’ADN. Sigourney Weaver accouchait dans cet opus d’un être terriblement androïde — dont elle se débarrassait en s’excusant, après tout, c’était son enfant. Il s’agissait donc pour Ridley Scott de se ré-approprier le mythe, et d’en écrire les commencements. Prometheus était la Genèse d’Alien. Covenant — c’est, comme Prometheus, le nom du vaisseau, le contenant pour le contenu, une métonymie, diraient les stylisticiens — est l’Exode. Ridley Scott (80 ans depuis novembre dernier) aurait en projet deux films encore pour combler le trou (nous y revoilà) jusqu’au premier opus d’Alien — et boucler la boucle.

Quelle boucle ? Allez voir Covenant — un pur bijou gothique, un film particulièrement noir, parce qu’il raconte les origines de l’humanité, et il n’y a pas de quoi rire — et vous comprendrez vite : Dieu est un androïde, créé par l’homme à son image (une idée qui nous vient des Grecs, d’où le détour par Prométhée) et qui finira par façonner, à force d’expérimentations successives sur l’Alien xénomorphe, une créature anthropomorphe, Adam et Eve en leur commencement — c’est le dernier plan du film —, une humanité qui partira à la découverte de la planète-mère d’où coule la source du cycle. Nous ne sommes que des aliens transformés en hommes par un androïde dément rebaptisé Dieu parce qu’il fallait lui donner un nom.

« Une farce », dit Ridley Scott quand on lui parle de religion. Cet agnostique déclaré, hanté par la mort — c’est assez fréquent, en vieillissant, et moi-même ce matin… — a son point de vue sur la transcendance, et c’est ce point de vue que raconte Covenant.

Un petit détour lexical pour les non-anglicistes. « Covenant », c’est tout à la fois l’assemblée et l’alliance — et le vaisseau qui porte ce nom contient deux mille humains cryogénisés qui vous forment un nouveau peuple hébreu, emmenés par un prophète androïde vers un futur problématique — le nôtre. Quant à « alien »…

Les Québécois, qui ne tolèrent pas — ils ont bien raison — de mettre à l’affiche un film qui garderait son titre anglais, l’ont rebaptisé, depuis 1979, « l’étranger ». Oui, certes… Mais le français est polysémique, alors que l’anglais est plus précis. L’étranger, ce pourrait être le foreigner — étranger au pays — ou le strangerin the night, par exemple, celui qui arrive d’ailleurs —, et c’est aussi l’alien, celui qui est radicalement différent de ce que je suis. L’étrange étranger, dit Prévert.

Sauf que cet Autre, bien sûr, c’est moi-même, dit Scott. L’alien est l’autre du même. « Pascal avait son gouffre avec lui se mouvant », et Scott a, depuis la mort de son frère, son propre abîme. « Ridley Scott se prend pour Dieu », écrit un journaliste du Point, rendant compte du film. Philippe Guedj n’a pas tout compris : Dieu n’existe pas, Scott est tout à la fois Dieu et son prophète, et la Bête, c’est nous, qui nous croyons ange — mais qui veut faire l’ange, hein… D’où Pascal, évoqué plus haut. Vous suivez ? Ne croyez pas que j’exagère, en voyant des références là où il n’y en aurait pas.

Visuellement, Covenant est bourré d’allusions magistrales — par exemple aux illustrations de Gustave Doré sur l’Enfer de Dante. Et je passe sur les allusions à Robinson Crusoé ou à l’Odyssée — l’épisode des sirènes. Ou à Byron / Shelley, voir ci-dessous. Sans compter Wagner — « quand j’entends du Wagner, j’ai envie d’envahir la galaxie ». C’est le plus érudit des films de terreur.

Nul n’est parfait, pas même l’androïde (belle composition en miroir de Michael Fassbender) qui attribue dans un premier temps « Ozymandias » à Byron — avant que son double ne le ré-attribue à Shelley. Entre les deux, l’ombre de Mary — l’auteur du Frankenstein —, qui fut l’épouse de l’un et la maîtresse de l’autre. Pas de hasard : il s’agit bien de modeler l’humanité future — et comme, de prequel en sequel, on finit toujours par revenir à son point de départ, cette humanité-là, c’est la nôtre : nous sommes tous les enfants du monstre, et l’alien, c’est le visage fatigué, mal rasé, à cette heure, que me renvoie le miroir. Pas de transcendance, coco. Ici et maintenant — et la glissade vers la mort.Last but not least. On nous dit au passage dans Covenant que les androïdes ne rêvent pas — ou alors, de moutons électriques, comme dans le roman de Philip K. Dick adapté par Scott justement en 1982 — après la disparition de son premier frère Franck, sous le titre Blade runner. Et justement le metteur en scène est en train de donner une suite — a sequel — à cette histoire de « répliquants » — encore des androïdes. Regardez bien votre voisin, ou votre partenaire, c’est peut-être déjà une machine : seuls les poils de ma barbe naissante, à cinq heures du matin, et grisonnante, hélas, attestent de mon humanité.

Jean-Paul Brighelli

PS. Je ne voudrais pas être accusé de me faire le héraut de grosses productions hollywoodiennes (même si la musique claironnante qui accompagne depuis mon enfance le logo de la Twentieth Century Fox me fait toujours frissonner d’aise). Si vous préférez les petites productions confidentielles coréennes (comment ? Vous n’avez pas vu le Dernier train pour Busan ? Pff…), allez donc voir Tunnel. C’est parfaitement angoissant, terriblement drôle, et en sus d’un scénario bien propre à réveiller le claustrophobe qui sommeille en vous, ce film de Kim Seong-hoon prouve jusqu’à l’absurde que les médias sud-coréens sont aussi cannibales que les nôtres, leur administration aussi déglinguée, leurs politiciens aussi pourris, et leurs entreprises privées tout aussi rapaces. Leurs téléphones portables, en revanche, ont des batteries manifestement plus résistantes que les nôtres.

Source : « Causeur « 

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